Le Mali face à ses inégalités

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Il n’est pas inutile de rappeler certains faits pour illustrer les inégalités d’accès et de contrôle des ressources de base mais surtout celles qui limitent l’accès à des services sociaux de base au Mali.  Après l’euphorie qui a suivi l’invention des documents de stratégie de lutte contre la pauvreté dans lesquels les taux de croissance, basés sur des options très volontaristes, les observateurs ont vite réalisé que lutte contre la pauvreté n’était pas synonyme de croissance inclusive. On a commencé à changer le discours et les argumentaires.  L’évolution sémantique au Mali sera vite perceptible quand le document cadre changera de nom de Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté (CSLP) au cadre stratégique pour la croissance et la réduction de la pauvreté (CSCRP). La croissance mais aussi la réduction de la pauvreté !  Plus faciles à mesurer que la lutte contre la pauvreté ! En fait, l’argumentaire était désormais que la croissance devait être pro-pauvre.  Le constat était que pour le moment elle ne l’était pas.  Au cours du premier trimestre 2015, le Mali et ses partenaires valideront un nouveau cadre de référence pour la conception, la mise en œuvre et le suivi des différentes politiques et stratégies de développement tant au niveau national que sectoriel. Cet instrument s’appellera Cadre stratégique pour la relance économique et le développement durable (CREDD). Ajouter le concept de développement durable, on l’espère tout au moins, ce n’est pas seulement faire « tendance ».  En effet, le document précise son objectif principal comme celui de rendre possible la perspective de la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD) à l’horizon 2030.  Il propose de se fonder sur les potentialités et les capacités de résilience afin de promouvoir un développement inclusif en faveur de la réduction de la pauvreté et des inégalités dans un Mali apaisé et uni.  Les paragraphes qui suivront décriront et caractériseront certaines des manifestations des inégalités existantes au Mali.

 

Déjà en 2008, dans une étude de la Direction Nationale de la Statistique et de l’Informatique (DNSI), en partenariat avec l’UNICEF1 ,on pouvait lire une conclusion troublante mais réelle : « les inégalités dans l’accès des pauvres aux services sociaux de base persistent, traduisant ainsi les contraintes d’accessibilité financière des familles auxdits services. » Avant d’en arriver à cette conclusion, les auteurs du rapport ont décrit plusieurs de ces inégalités, dont, décrivant par exemple que « les inégalités dans l’accès à l’eau potable demeurent très importantes entre les ménages pauvres et ceux qui ne le sont pas. » (Page xxi). Aujourd’hui encore cette conclusion demeure valide pour ce qui concerne l’accès à l’eau potable.  Ainsi, selon le rapport de Direction nationale de l’hydraulique (DNH), le taux national d’accès à l’eau potable était de 63,8% en fin 2015, avec un taux de 63,3% en milieu rural contre 70% en milieu urbain et semi-urbain. Par ailleurs, le rapport de la Joint Monitoring Programme (JMP) le taux d’accès à un assainissement amélioré se situait en 2015 à 25% au niveau national avec un taux de 38% en milieu urbain contre 16% seulement en milieu rural.

C’est dans le souci d’élucider les liens entre la croissance et les inégalités que l’Agence Suédise du Développement International (ASDI) a commandité en 2010 une étude intitulée « Inégalités de genre, croissance et lutte contre la pauvreté au Mali »2.  Dès le premier paragraphe de l’introduction, les auteurs écrivent : « les inégalités de genre constituent un obstacle majeur au développement économique du Mali.  Ces inégalités sont évidentes dans l’accès à l’éducation, la division du travail, la répartition des revenus et des richesses, l’accès à la terre, la représentation politique, etc.  Les efforts faits au cours de la dernière décennie pour améliorer la place des femmes dans la société n’ont eu qu’un impact limité sur les inégalités de genre, comme l’illustre bien la persistance du mauvais classement du Mali dans les comparaisons internationales3. »

Une étude de l’Observatoire du développement humain durable et de la lutte contre la pauvreté (ODHD/LCP) en partenariat avec la cellule du cadre stratégique de lutte contre la pauvreté (CSLP) publiée en décembre 2011 et intitulé, « Inégalités, disparités géographiques et pauvreté au Mali » confirmera cette conclusion.  Mais, les auteurs vont plus loin pour souligner quelques déterminants et décrire les disparités.  Ainsi on pouvait lire dans le résumé : « Autrement dit, sur 1000 Maliens considérés comme pauvres (monétairement) en 2010, en moyenne 812 sont des agriculteurs.  Sikasso est la région administrative où l’incidence de la pauvreté est la plus élevée en 2010 (83,6%).  Viennent ensuite les régions de Ségou (47,0%) et Mopti (46,6%) ».  On parlait déjà du paradoxe de Sikasso : la région considérée comme le poumon économique du pays et qui enregistre l’incidence de pauvreté la plus élevée.  Mais le Mali est connu comme un pays des paradoxes. En effet, comment comprendre qu’au moment où les autorités avaient jeté leur dévolu sur l’agriculture comme moteur de croissance, multipliant les séminaires, les salons et les initiatives4, que les agriculteurs soient les grands perdants de la croissance économique ?  Or, nous nous sommes tellement habitués à ces paradoxes qu’ils ne suscitent plus la moindre émotion négative en nous.  Pour ce qui concerne les disparités géographiques, les auteurs du rapport ajoutent que « le montant des dépenses par tête en milieu urbain est le double de celui observé en milieu rural : 299 700 FCFA pour le premier milieu cité contre 150 400 FCFA pour le second ».

Plus récemment, la Commission économique pour l’Afrique, a publié un rapport régional de synthèse sur l’Indicateur de développement et des inégalités entre les sexes en Afrique (IDISA)5. Le document présente une synthèse des rapports pays sur l’IDISA dans les treize pays de la deuxième phase de cet exercice6. A la lecture on se rend compte que le Mali présente pour la plupart des indicateurs des niveaux très faibles en comparaison des autres pays. Ainsi pour l’indicateur des inégalités de genre (IIG)7, le Mali occupe la 150ème place sur 155 pays classés en 2014 (source : PNUD 2015).  On y découvre que la valeur de cet indicateur pour le Mali est restée presque stable entre les années 2000 et 2005, alors que valeur va baisser sensiblement entre 2005 et 2010 mais enregistre une hausse entre 2010 et 2015.  Le rapport analyse également les tendances de l’indice de la condition de la femme (ICF)8.  L’ICF lié à l’éducation est de 0,68, ce qui signifie que la parité reste encore un objectif non atteint. Pour le tertiaire cet indice est encore plus faible (0,42).  Sur les treize pays concernés par le rapport, le Mali a le plus faible taux d’achèvement de l’enseignement primaire (0,64), le deuxième taux le plus faible en ce qui concerne l’alphabétisation des 15 à 24 ans.  L’amélioration de cet indice est importante vu son impact économique significatif.  En effet, selon des études conduites par la Banque Mondiale ont souligné que fournir aux filles une année supplémentaire de scolarité peut augmenter les salaires individuels de jusqu’à 20% tout en réduisant les taux de natalité de près de 10%.  Ces recherches confirment également que l’augmentation du nombre de femmes ayant fait des études secondaires d’un pour cent est associée à une augmentation annuelle de 0,37% de la croissance économique par habitant9.  La participation des femmes, et surtout leur leadership, dans les secteurs public, privé et la société civile reste très faible. Le Mali enregistre l’indice le plus faible sur la participation des femmes dans le secteur public (0,098). C’est aussi le cas en ce qui concerne la participation des femmes dans les partis politiques10.  Même au sein de la société civile, censé donner la leçon au secteur public, l’indice n’est que de 0,191 avec seulement 20% de femmes présidentes ou directrices des Organisations Non Gouvernementales.

Au-delà des analyses traditionnelles qui mettent l’accent sur les statistiques électorales et postélectorales et la configuration des institutions de prise de décision, c’est la question de la qualité de la participation qui n’est pas encore résolue.  En effet, non seulement la proportion de femmes élues ou participant aux institutions publiques de prise de décision reste très faible11, la qualité de la contribution de celles-ci n’est pas toujours à la hauteur des attentes suscitées.  Ainsi, en 2013, lors de la conférence des donateurs pour le développement du Mali12 les représentantes des organisations / associations de femmes ont réaffirmé leur engagement à participer à la réforme profonde de la gouvernance publique ainsi qu’à la mise en œuvre du nouveau Programme de Relance Durable (PRED). Elles ont néanmoins estimé que la concrétisation de cet engagement passe nécessairement par l’amélioration de la participation des femmes à la vie publique, évoquant au passage la question de la parité.

 

  

1Direction Nationale de la Statistique et de l’Informatique (DNSI) [Mali] et Unicef. 2008. Pauvreté des enfants et inégalités au Mali. Calverton, Maryland, USA.

2Bourdet, Yves, Assa Gakou Doumbia et Inga Persson, Inégalités de genre, croissance et lutte contre la pauvreté au Mali, Asdi, 2010, 70 pages.

 

3Les auteurs utilisent les indicateurs suivants pour les comparaisons : IDH (Indice du développement humain), l’indicateur sexo-spécifique du développement humain (ISDH), l’Indicateur de participation des femmes (IPF) (même si dans le cas spécifique du Mali, il n’y avait pas de données statistiques faibles pour renseigner cet indicateur) et l’Indicateur des institutions sociales et du genre (IISG).

4Dont la plus importante était sans doute celle baptisée « Initiative Riz »

5Nations Unies Commission économique pour l’Afrique, Evaluation de l’égalité des sexes et de l’autonomisation des femmes : Indicateur de développement et des inégalités entre les sexes en Afrique. Rapport régional de synthèse, CEA, Addis – Abeba (Ethiopie), 2017.

6Il s’agit de : Botswana, Cabo Verde, République du Congo, la Côte d’Ivoire, Djibouti, la République Démocratique du Congo (RDC), Gambie, Kenya, Malawi, Mali, Sénégal, Togo et Zambie.

7Un indicateur introduit en 2010 par le PNUD et qui comprend trois dimensions : la santé reproductive, l’autonomisation et le marché du travail.

8Un indice qui permet de mesurer l’écart qui existe entre les sexes et d’évaluer dans quelle mesure les femmes ont les mêmes opportunités que les hommes dans les trois domaines suivants : la scolarisation et une vie décente, l’autonomisation économique et l’accès aux ressources, et le leadership dans le secteur public et privé et dans la société civile.

9Banque mondiale (2012). Smarter Economies : Investing in Girls, Groupe de la Banque Mondiale, Washington, DC.

10Avec un indice de 0,025 contre 0,184 pour le Sénégal et 0,247 (soit dix fois plus) pour la Côte d’Ivoire.  La proportion des femmes en haut de la hiérarchie des partis politiques se situe à moins de 5% contre 40% pour la Gambie et 31,4% pour le Kenya.

11Selon le Bulletin Statistique 2009 du CNDIFE/MPFEF, sur 147 députés, il y avait 15 femmes et 132 hommes, sur les 703 Maires, 8 femmes et 695 hommes et sur 10. 774 Conseillers Communaux, 927 femmes seulement. S’agissant d’autres structures importantes pour la vie et le développement de la Nation, sur 14 conseillers de la CCIM, on compte 2 femmes, 3 autres parmi les 32 conseillers de l’APCAM, 6 sur 75 conseillers nationaux et 3 parmi les 30 conseillers à la Chambre Consulaire des Métiers. Quant au Conseil Economique, social et culturel, composé de 58 membres, il ne compte que 6 femmes et le Haut Conseil des Collectivités, 5 sur 75 membres.

 

1215 mai 2013 à Bruxelles