Crise du Mali. Crise au Mali. Crise Malienne

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La crise dite du Nord Mali n'est pas nouvelle. Elle s'inscrit dans une temporalité longue, avec une périodicité cyclique, des enjeux et des acteurs qui se renouvellent et se complexifient.  Le discours de fond pour légitimer les rébellions successives évolue en fonction de la géopolitique globale et des besoins de positionnement stratégique.  En face, les propositions de solution ont oscillé régulièrement entre l'option militaire et une diplomatie des "mallettes d'argent", avec les niveaux d'efficacité que l'on sait.  A chaque fois un accord a été signé et célébré avec l'espoir que cette fois-ci sera la bonne. A chaque fois, les espoirs ont été déçus. Or, l'enjeu majeur aujourd'hui est que la guerre a changé de dimension. La crise au Mali est devenue la crise au Sahel et au Sahara. La guerre du Mali est même devenue, un temps au moins, la guerre de la France (et peut-être celui des Nations Unies).  La crise malienne s’est régionalisée et même mondialisée.

Dans sa préface de l’ouvrage collectif « La guerre au Mali. Comprendre la crise au Sahel et au Sahara : enjeux et zones d’ombres », Bertrand Badie, situant les origines d'une crise qui " a au moins cinquante ans d'âge ", écrit :

" Premier seuil critique, l'Etat importé nait dans la fragilité : il ne repose que sur un faible contrat social, tout juste tissé des vertus d'une indépendance acquise. Les institutions méconnues et mal comprises ne tiennent que par le souffle de l'émancipation, animé par la personnalité de Modibo Keïta, père de l'indépendance malienne et premier président de la nouvelle république.

A mesure que s'estompait la légitimité des nationalismes fondateurs, les échecs du politique se faisaient sentir : un État qui ne tenait que par un alliage de contraintes et de clientélismes ; une nation qui juxtaposait des identités non raccordées ; des structures d'autorité fragmentées ; un principe de territorialité en contradiction avec la culture nomade d'une population touarègue qui ne se reconnaissait pas dans l'Etat naissant"1

La faiblesse du contrat social nous semble être la cause majeure de la crise.  Or, elle est rarement soulignée, et même quand elle est dénoncée, les solutions proposées n’apportent que peu de réponses efficaces à la question de la renégociation du contrat social.  Les méthodes clientélistes, prédominantes dans les rouages de l’Etat, n’ont pas disparues avec l’avènement de la démocratie.  Au contraire, elles semblent gagner en popularité.  La nation a du mal à exister pour de vraie, au-delà des discours et des incantations de femmes et d’hommes peu convaincus de la pertinence de la réalité nationale.  La question de l’autorité est sur toutes les lèvres. « Il faut le retour de l’autorité ! », entend-on de toutes les parts.  Toutes les structures d’autorité semblent s’être effondrées successivement : l’école, l’armée, la police, la justice, l’Etat central et local, mais aussi la famille. 

La devise du Mali « Un Peuple – Un But – Une Foi » prend une signification particulière dans le contexte actuel de profonds troubles identitaires marqué par une recrudescence d’affrontements communautaires.  Au centre des supputations, des communautés spécifiques pointées du doigt.  Entre ethnicité, expression d’un engagement religieux et militantisme politique ; les explications et interprétations, toutes aussi simplistes les unes que les autres.  L’affirmation forte de l’unité du peuple malien n’est en aucun cas, une négation de notre diversité. Au Mali, la plupart des groupes ont connu une accumulation de strates culturelles qui favorise une grande diversité dans l’expression identitaire.  Construire une nation c’est reconnaitre ce qui uni mais aussi les différences.   A défaut de faire cet exercice, la nation reste introuvable.  Aujourd’hui il est important de faire des efforts de compréhension dans ce sens.  La nation reste le seul véritable rempart face aux troubles identitaires. Or la crise malienne, comme la majorité des crises contemporaines, est aussi et avant tout une crise identitaire, une crise du Mali, le refus d’un modèle d’Etat.

La crise est aussi une crise au Mali.  Malgré les efforts de la localiser et les tentatives de la circonscrire au Nord-Mali, le sud et le centre du Mali connait aussi la crise.  La paupérisation croissante, la déchéance de l’école, la décrédibilisation de la justice, la faiblesse du pouvoir d’achat et l’impunité rampante font partie du quotidien au Mali.  La toile de fond économico-mafieuse au Nord-Mali qui est souvent mobilisée pour expliquer le problème a certes exacerbé la situation mais il n’est la seule cause. 

Bien qu’il soit plus aisé de trouver des causes exogènes de la crise, il faut, avec humilité et sincérité, accepté qu’elle soit avant tout une crise malienne.  Dans ses origines, dans ses manifestations et certainement dans ses solutions, elle restera malienne.  Nous n’avons aucunement l’intention de nier le rôle des éléments externes liées à la géopolitique internationale.  Mais, il est temps que nous acceptons une introspection interne pour réaliser notre rôle central.  Il nous faut même le revendiquer et l’assumer pleinement si nous voulons trouver des solutions durables. Ce courage, il nous le faut.

 

1Michel GALY (dir), La guerre au Mali. Comprendre la crise au Sahel et au Sahara : enjeux et zones d'ombre. Paris, La Découverte, 2013, page 8.