Economie sociale et solidaire : la question de la solidarité ou la solidarité en question !

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L'économie, dans sa nature et ses pratiques, s'attache essentiellement à l'évaluation marchande des biens et des richesses et se place délibérément hors du domaine des relations intra- familiales et sociales.  Cependant, de plus en plus, à l’échelle mondiale, au Nord comme au Sud, face aux carences de l’Etat et du marché, le recours à l’économie solidaire apparaît comme la solution qui s’impose pour « réencastrer » l’économique dans le social et dans le politique. 

 

Depuis deux décennies, il est à la mode de discuter les effets positifs de l’économie solidaire. On fait valoir qu’elle représente un instrument novateur dans la lutte contre la pauvreté.  On prétend également qu'elle a l’efficacité pour corollaire, notamment dans la reconstruction du lien social.  Néanmoins, cette double exigence est encore considérée comme antinomique malgré la figure rhétorique qui s’est noué au début des années 80 et surtout 90.  La grille de lecture produite pour rendre compte des transformations et changements enferme les protagonistes du débat sur l’économie sociale solidaire dans une lutte idéologique stérile masquant les véritables enjeux du phénomène.

  

Or, les conditions historiques de l’apparition et du développement de ce couple eidétique (social et économique) aux éléments connexes ; les grognes et jacqueries sociales persistantes ; la chiralité du « un pour tous » ne doivent pas occulter le besoin de s’interroger sur les stratégies nouvelles de captation de la manne internationale et des rares ressources publiques à travers la démultiplication des formes associatives et de l’existence d’un dynamique « marché de la solidarité ».  

La question centrale aujourd’hui porte sur les réalités empiriques engendrées, observables sur le terrain, produites par cette confrontation des différentes logiques en présence dans le champ de la solidarité et les lectures que l’on peut en faire. Les interrogations portent également sur les stratégies que les différentes les catégories socioprofessionnelles (les courtiers en développement, les plus pauvres et les autres acteurs sociopolitiques) développent pour se rendre maître de cette arène que constitue actuellement « le marché de la solidarité » en milieu urbain.

La notion de solidarité : une notion plurielle !

 

La notion de solidarité renvoie invariablement à cette question fondamentale de la sociologie durkheimienne, celle de l’articulation entre société et individu.  Par ailleurs, les organisations et les activités de l’économie sociale solidaire sont le fait du groupe ou de la communauté, soumises du coup aux schémas socioculturels des membres.

 

Au-delà de la fausse évidence avec laquelle elles se présentent dans notre langage de tous les jours, il n’est pas simple de clarifier ce que recouvrent les termes de solidarité, collectivisme ou individualisme et d’en préciser les contours, la teneur et les enjeux. Déjà, vers la fin du XVIII siècle et au 19ème, le concept de solidarité a été questionné régulièrement par les auteurs sur les divers plans politique et philosophique (Fouillée, 1895), sociologique (Durkheim, 1893, Mauss, 1923-1924, Polanyi, 1983), économique (Gide, 1893) et juridique (Bourgeois, 1896). 

 

La solidarité se manifeste à l’occasion de malaise individuel en vue de contenir celui-ci : « La solidarité fait retomber sans doute le mal des uns sur les autres, mais elle étend aussi le bien de chacun à tous ou de tous à chacun.  Elle oblige moralement la société à chercher un remède pour tout mal qui afflige l’individu, parce que ce mal tend à devenir social. » (Alfred Fouillée ; 1895 : 152)

 

La solidarité, entre autres, préserve la dignité, elle est une « espèce de sécurité minima sans laquelle il n’y a plus de dignité pour le citoyen ».  (Rudelle 1992 :305),

  

La solidarité renvoie également à la thématique de la fragilité et de la vulnérabilité de l’individu et de la protection que procure des regroupements humains dans les actes « si ces forces individuelles sont livrées à elles-mêmes, leur énergie même parvenue à son plus haut point d’intensité n’est pas seulement impuissante à produire des combinaisons sociales de quelque importance et quelque durée, elle ne suffit pas à maintenir l’individu lui-même dans un état durable de prospérité, de sécurité voire d’existence.  L’association des actions individuelles, disciplinées, soit par la force au temps des régimes d’autorités, soit par le consentement au temps des régimes de liberté, a seule pu établir et faire vivre les groupements d’hommes, familles, tribus, cités, castes, Eglises ou nations. » (Bourgeois ; 1998 : 27-28).

Un projet de changement social

Le modèle de l’économie sociale solidaire se veut à la fois modèle d’organisation économique et modèle d’organisation sociale ou politique précisément démocratique (Defourny et Develtere : 1999, Manoury et Parodi (2003), K. Polanyi 1983 : réédition 1996). Appréhendée sous cet angle, l’économie sociale solidaire est aussi et surtout un projet de changement social.  Nous nous intéressons à élucider les pratiques de transformation sociale suscitées par les initiatives de l’économie sociale solidaire.  Il s’agit d’y contribuer à la faveur d'enquêtes de terrain, proposant, elles-mêmes, comme porte d’entrée les vastes potentialités offertes par la création d'entreprises collectives comme illustration de cette économie solidaire, entreprises qui se portent en chantre de la réinsertion de l'économie dans les domaines social et politique.